Elle
descend.
Je
mange.
L’escalier
craque sous son poids. Elle est lourde, beaucoup trop lourde. Elle appuie lentement
sur chaque marche, comme si ça pouvait étouffer le bruit.
Je
reste penché sur mon assiette. Tout est froid. Je mange froid. Des restes ou
des souvenirs. Des choses difformes, torturées par le temps et les déchirures,
vaguement décongelées peut-être, vaguement réchauffées. Froides enfin. Froides
comme mon cœur, froides comme mon cou.
Je
relève mon col.
Elle
descend. Je sens le parfum glacé qui la précède partout, comme un souffle de
nuit.
Tout
est de bois ici, les murs, la table et l’escalier, les plafonds, les sols, tout
craque, tout est rongé. Tout est sombre. Noir de suie, noir de silences et
d’automnes interminables, noir de la forêt qui nous enserre, noir de moi, noir
de nous. Je tiens mon couteau à la main.
Je
mange. Je mâche lentement des choses élastiques, sans saveur et sans forme,
j’écoute les bruits, je ne me retourne pas.
Derrière
moi, elle descend l’escalier de bois, puis elle s’arrête pour quelques
secondes, et j’entends comme une respiration, comme un murmure peut-être, un
peu de vie dans mon dos, un peu de vie dans le hasard des souffles et des
craquements. Je ne me retourne pas, je sens mon poing se crisper sur le manche
du couteau. Puis elle se remet en mouvement et mes doigts se relâchent.
Je
porte mon vieux bonnet de laine. Il ne me quitte plus. Je ne le quitte plus. Il
me protège les oreilles et la nuque. Il doit être bleu. Bleu ou gris. Je ne
sais plus. Bleu à en être gris. Je le tire sur mon front, jusqu’aux sourcils.
Par
instants, les bruits de la mastication couvrent les craquements.
L’escalier
est comme une colonne d’ombre, un puits obscur qui relie les deux étages de
notre cabane, l’étage des parfums et celui des odeurs, l’étage du frais et
celui du froid, celui qui était et celui qui est. J’oublie. J’essaie d’oublier,
c'est long et difficile. J’essaie d’effacer les bruits et les images, de gommer
les goûts, de dissoudre le passé, de l’écraser comme je mâche ces morceaux de
chair fade.
Elle
est beaucoup trop lourde pour l’escalier. Il devrait s’effondrer sous son
poids. Il va s’effondrer. C'est ce que je crois et c'est ce que je veux. Elle
descend avec prudence, testant chaque marche, prête à renoncer. Je ne me
retourne pas. Je l’ignore. Et je ne lève pas les yeux non plus vers la fenêtre
d’où me parviennent les dernières lueurs d’un crépuscule interminable par les
volets entrouverts.
J’ai
gravé un cœur dans le bois de la table. Je l’ai creusé de la pointe de mon
couteau, jour après jour, patiemment, toujours plus grand, toujours plus
profond. Un cœur sans flèche et sans initiales. Un simple cœur parce qu’il fait
mal. Pour qu’il fasse mal. Un cœur plus profond chaque soir, plus vide et plus
blessé, en grattant de mon couteau comme un rongeur, sans but et sans fin, un
cœur plus creux, un trou à la place du cœur. Et un craquement à la place des
yeux. Et toute l’eau de ma chair qui s’est perdue dans la nuit. Elle descend.
Elle ne fait que ça, elle descend l’escalier. Et l’escalier descend avec elle
peut-être, et moi je suis en bas, le dos tourné, dans l’étage d’ombre et de
froid, courbé sur la table mon couteau au poing, prêt à me défendre, prêt à me
battre et à succomber.
Je
resserre mon écharpe autour de mon cou. Le nœud m’appuie sur le larynx comme un
sanglot.
Elle
approche. Je mange. Je m’applique à mastiquer, à déglutir, à manger encore, je
refuse le dégoût, je refuse de pleurer, je n’accepte que la peur, la tristesse
et le froid.
Elle
est lourde, beaucoup trop lourde pour moi, je ne peux pas résister. Mon couteau
n’y fera rien, une égratignure au plus, le premier sang d’un duel où je
resterai sans défense.
Elle
s’arrête encore. Les craquements s’effacent. Elle m’observe peut-être. Elle
sourit. Dans le silence de la pièce, je crois sentir qu’elle sourit, je devine
la fraîcheur de ses parfums, j’imagine le frôlement soyeux de ses cheveux à mon
cou, la douceur de sa peau sous mes doigts, je garde les yeux baissés,
j’attends.
Elle
doit être aussi brune que le bois. Elle se tient debout sur les dernières
marches de l’escalier trop léger pour elle. Elle reste dans l’ombre. Elle n’est
pas noire. Elle attend, comme un chien à l’arrêt, comme un fauve encore
immobile. Comme la nuit qui attend que s’effacent les dernières pâleurs du crépuscule,
sans émoi, sans urgence. Pour se venger le moment venu.
J’essaie
de mâcher encore ces lambeaux de chair crue. Le sang coule dans ma barbe et s’y
coagule. Je promène mon doigt sur le bord du cœur gravé sur la table. Je n’ai
pas de larmes. Je fais semblant d’ignorer l’odeur de la mort.
Elle
sera violente avec moi comme je l’étais avec elle. Elle percera ma poitrine de
ses doigts aigus, j’aurai mal comme elle a eu mal, je souffrirai comme elle,
plus longtemps qu’elle, mais je comprendrai, je ne serai pas surpris, j’ai
toujours su.
Le
bois de l’escalier craque longuement, comme s’il s’étirait dans le froid qui
monte. Je lève les yeux vers le corps affaissé sur la table, et derrière moi
l’ombre reprend son mouvement, descend les dernières marches, s’arrête au bas
de l’escalier. La nuit est tombée dans la cabane. Il est temps.
Elle
descend et je mange. Sa vengeance s’approche de moi pendant que je grignote son
cadavre.
Il
faut maintenant que je plante ce couteau dans mon cœur.